Une bonne question
STEPHAN RICHTER (Washington)
[ 24/09/08 ]
La course à la présidentielle américaine se joue en apparence entre le républicain John McCain et le démocrate Barack Obama. Elle implique toutefois des choix radicalement différents, qui conduiraient la société dans des directions totalement opposées, à près d'un siècle d'écart. D'un côté, on opterait pour un monde ancré dans les années 1950, lorsque les Etats-Unis régnaient en maîtres, où les choix moraux étaient noirs ou blancs et où le pays faisait rêver le reste du monde. Non que John McCain incarne en lui-même un retour aux années 1950, mais ses promesses offrent aux électeurs la possibilité de revenir à cette époque où tout était plus clair, plus simple et plus confortable.
Pour sa part, Obama propose une vision des Etats-Unis des années 2050, lorsque le pays ressemblera à un formidable creuset multiculturel. Selon les prévisions publiées récemment par le bureau américain du recensement, la population actuellement majoritaire sera devenue minoritaire un peu avant 2050. Ce bouleversement de la société suscite une certaine appréhension parmi la population blanche américaine, qui représente la force dominante du pays depuis des siècles. Elle explique aussi pourquoi Obama paraît aussi populaire à l'étranger.
Les Américains ont compris qu'Obama incarne l'avenir de leur pays. Cependant, un certain nombre d'entre eux ne savent pas encore s'ils sont prêts à accélérer cette marche vers le futur en élisant un homme qui symbolise le multiculturalisme de leur nation.
A l'étranger, quels que soient les différends en matière de politique étrangère, les Etats-Unis ont toujours été admirés pour leur rôle de précurseurs en ce qui concerne les questions sociétales. C'est aussi la raison pour laquelle tant de non-Américains se passionnent pour Obama. Il incarne une vision de l'avenir à laquelle l'ensemble du monde devra tôt ou tard parvenir. Comme toujours, conformément à tous les stéréotypes, les Américains sont les premiers à proposer un aperçu de ce que sera ce « grand mélange » futur.
Cependant, après lecture des commentaires critiques parus dans les journaux américains sur le risque que court l'Europe de se perdre en se jetant dans un multiculturalisme mal avisé (pour répondre à la forte immigration des populations musulmanes), on sait qu'il s'agit là d'un sujet délicat aux Etats-Unis. Peu importe cette vision du monde, en fait. Elle est en soi héroïque, tout comme la campagne d'Obama à maints égards.
Dans un tel contexte, c'est presque une chance pour la campagne actuelle que ces doutes prennent la forme d'une interrogation sur la capacité d'Obama à devenir président, autrement dit qu'ils deviennent une simple question d'expérience. Le fait que John Kennedy était encore plus jeune qu'Obama lorsqu'il a été élu, et qu'il était considéré comme élitiste et relativement inexpérimenté par ses opposants de l'époque, a été vite oublié. Aussi la question essentielle n'est-elle pas de savoir si Obama est prêt à assumer la fonction de président. Il a incontestablement fait preuve d'un jugement solide. Il est considéré comme un homme sensé et mûr. La vraie question est de savoir si une majorité d'électeurs américains est prête à voter pour Obama. Son élection équivaudrait à accélérer le passage inévitable vers une Amérique dans laquelle les Blancs seront minoritaires.
Les arguments ne manquent pas pour prouver que, d'un point de vue social et économique, il est essentiel de réussir l'intégration de ces populations américaines non blanches. Il n'en demeure pas moins compréhensible que les électeurs hésitent. Cet élément est implicitement le meilleur argument de vente de la campagne de McCain, même si lui-même et ses conseillers sont trop fins pour le dire aussi clairement. Ils s'en tiennent plutôt à des mesures telles que des hausses d'impôt, qui font office de boucliers psychologiques pour les électeurs. D'après les sondages, il s'agit d'une stratégie efficace.
On constate au final que la course à l'élection présidentielle de 2008 n'est pas tant un affrontement entre deux candidats qu'une confrontation des électeurs, qui doivent choisir entre la facilité et l'audace. Finalement, malgré le déroulement chaotique de leurs primaires, les républicains ont peut-être fait le choix le plus rationnel du moment compte tenu de l'état d'esprit des électeurs.
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