Dans le quotidien La Croix
Une opinion publique catholique s’est forgée sur Internet
À l’occasion des récentes crises que l’Église traverse, Internet s’est imposé comme nouveau lieu de débat entre les catholiques
Lundi 26 janvier, Blogpulse, un des principaux outils de mesure des discussions en ligne, affichait un pic impressionnant de l’utilisation du mot « excommunication » dans la blogosphère mondiale : 0,02 % de tous les billets de blogs abordaient le sujet, soit dix fois plus qu’en temps normal.
C’est dire si la levée de l’excommunication des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre a soulevé une véritable tempête sur Internet. Les forums du site de la Croix ont été pris d’assaut et le blog de débat collectif sur « Le Vatican et les intégristes » a recueilli plus de 1 000 commentaires.
Même phénomène, quelques semaines plus tard, après l’avortement, au Brésil, d’une fillette enceinte de jumeaux à la suite d’un viol. Et, la semaine dernière, c’est autour des propos du pape sur le préservatif que se déchaînaient les internautes.
"Cela réveille l’institution"
« Exprimer sa souffrance et son désarroi, est-ce “vouloir agresser et mordre” ? » écrivait un internaute, Polygalla, sur un forum de la-Croix.com, en réaction à la récente lettre de Benoît XVI aux évêques sur la crise intégriste. « Le mal-être que je ressens dans l’Église est d’un tout autre ordre : nous ne sommes plus à l’époque où il y aurait encore ceux qui savent et les autres (nous les fidèles). »
« Aujourd’hui, les laïcs n’hésitent plus à dire ce qu’ils pensent de leur état de choc ou d’énervement, relève le P. Sylvain Brison, du diocèse de Nice. C’est le fruit de la formation des laïcs qui ont désormais des éléments de réflexion sur les enjeux théologiques et pastoraux. Et la conviction que notre Église, dans les situations actuelles, ne peut revenir à un modèle monolithique où l’obéissance serait vécue comme une règle absolue, où on n’aurait pas le droit d’exprimer son désaccord ou son incompréhension. » Un point que ce prêtre blogueur trouve lui-même positif : « Cela réveille l’institution. Il y a quelque chose de la santé de l’Église qui se joue là. »
Possibles dérives
« Internet ne reflète pas l’universalité du peuple de Dieu, mais une partie limitée et très orientée, tempère le vaticaniste Sandro Magister, journaliste à L’Espresso et blogueur. Trois commentaires sur quatre sont orientés dans le sens traditionnel des médias anti-papistes : sur “la pilule qu’on ne permet pas”, le mariage des prêtres, le sacerdoce des femmes… C’est un orchestre gigantesque qui joue toujours le même air. Je ne le surévaluerais pas. »
Le sociologue Jean-François Mayer met en garde lui aussi contre de possibles dérives. « Internet peut encourager des gens qui n’en ont pas la compétence à s’ériger en maîtres à penser », relève l’auteur d’Internet et religion (1).
Mais, selon lui, « Internet est ici à l’image de nos sociétés. Le fait que de multiples liseurs s’expriment n’est pas une mauvaise chose : selon les propos qu’ils tiennent, ils vont aussi se trouver confrontés à des remarques et, si nécessaire, pourront développer un jugement mieux informé. Vient-on sur un forum simplement pour donner écho à ses opinions ? Ou aussi pour s’y instruire et s’y informer ? »
"Surpris de voir que je rencontrais pas mal de monde"
Il témoigne d’ailleurs avoir pensé s’« en prendre plein la tête » avec certains billets, où il tentait d’expliquer la position de l’Église. « En fait, j’ai été surpris de voir que je rencontrais pas mal de monde, constate-t-il. Cela m’encourage à prendre la parole. On n’est pas un si petit groupe que ça. »
Comme Koz, au moment de la polémique autour des propos de Benoît XVI sur le préservatif, plusieurs blogueurs influents, qui avaient pu être critiques après la levée de l’excommunication ou sur l’affaire brésilienne, ont volé au secours du pape.
Ainsi « Maître Eolas », l’une des signatures les plus lues de la blogosphère française et qui se présente comme catholique, a-t-il démonté point par point le réquisitoire des médias français, dans un billet intitulé « La (Bonne) Parole est à la défense ».
"Il y a une véritable ignorance d’Internet au Vatican"
Benoît XVI, lui-même, a reconnu, dans sa Lettre aux évêques, que « suivre avec attention les informations auxquelles on peut accéder par Internet aurait permis d’avoir rapidement connaissance du problème ».
« On sent une certaine incompréhension de ce qui se passe sur la Toile, note le P. Brison. Le pape est sincère quand il dit qu’il ne comprend pas. » Choc culturel ? Rupture technologique ? « Il y a aussi une part d’idéologie : l’Église a peur de cette information qui circule à toute vitesse », constate-t-il.
Observateur attentif de la Curie, Sandro Magister est plus sévère : « Il y a une véritable ignorance d’Internet au Vatican. Quelques-uns suivent ce qui s’y dit, mais beaucoup ignorent totalement ce nouveau média. » « À l’avenir, au Saint-Siège, nous devrons prêter davantage attention à cette source d’informations », concluait Benoît XVI dans la même lettre. Jusqu’à doter le Vatican, à l’instar des gouvernements, d’un service de veille de l’opinion publique sur Internet ?
Céline HOYEAU et Nicolas SENEZE
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