Lu dans La Croix
Sous l’effet de la crise, les conflits se radicalisent
Alors que les séquestrations de dirigeants d’entreprise se multiplient, les responsables syndicaux et politiques, attentifs à l’évolution de la situation, se gardent bien de condamner ce type d’actions
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Ils sont repartis en voiture à la mi-journée mercredi 1er avril, sous les huées de quelque 400 salariés. La séquestration des quatre dirigeants de Caterpillar, sur le site de Grenoble (Isère), aura duré 24 heures, pour exiger la reprise des négociations. Le 17 février, la direction de Caterpillar-France avait annoncé la suppression de 733 postes, sur les 2 800 basés à Échirolles et à Grenoble. L’intervention de Nicolas Sarkozy, mercredi matin sur Europe 1, déclarant qu’il allait « sauver le site » a sans doute contribué à mettre un terme à la séquestration.
Si le chef de l’État est intervenu aussi vite, c’est pour éviter que la situation ne s’enlise. D’autant que les mouvements de radicalisation se sont multipliés ces dernières semaines en France. Séquestration du président de Sony-France par les salariés du site de Pontonx-sur-l’Adour (Landes), mi-mars, suivie par celle du directeur industriel du groupe pharmaceutique 3M, à Pithiviers, dans le Loiret, dix jours plus tard.
Autres exemples : mardi soir, François-Henri Pinault, président du groupe de distribution et de luxe PPR, a été bloqué dans un taxi durant une heure par une cinquantaine de salariés. Deux enseignes du groupe, la Fnac et Conforama, avaient annoncé le 18 février des plans d’économies qui pourraient se traduire par la suppression de 1 200 postes. Tandis que Le Monde daté du 1er avril affirmait qu’à Auxerre (Yonne) des ouvriers de l’usine Fulmen – fabrication de batteries pour véhicules – ont forcé leur directeur à manifester avec eux le 29 janvier dernier, revêtu d’un tee-shirt indiquant le nombre d’emplois supprimés dans le groupe…
"Ils font le choix de la contestation"
Moyen de pression ultime face à des négociations bloquées, expression d’un ras-le-bol, refus de se résigner face à la fatalité : les explications à la radicalisation sont nombreuses. Quel est le rôle des syndicats, dans tout cela ? Comment gèrent-ils des initiatives qui souvent les dépassent ? « Cela fait quarante ans que j’entends dire que les organisations syndicales sont débordées par les actions directes, relativise Jean-Christophe Le Duigou à la CGT. De fait, appeler à la séquestration, cela ne fait pas partie de nos manières d’agir mais si les salariés prennent une telle initiative, le délégué syndical doit être présent pour les accompagner ! » à Pithiviers, la séquestration du directeur de l’usine 3M s’est faite spontanément, témoigne Patrice Pailloux, délégué syndical de la CFE-CGC. « Avec mes collègues de FO et de la CFDT, nous avons seulement encadré le mouvement pour éviter d’éventuels débordements. »
Pour Annie Thomas, les phénomènes actuels renvoient à une histoire syndicale que l’on a eu tendance à oublier ces dernières années. « Le mouvement syndical a toujours utilisé tous les modes d’action, souligne-t-elle. Rappelez-vous les occupations de préfectures au moment des restructurations dans la sidérurgie ou les occupations d’usines dans les années 1960 et 1970… »
"La violence du contexte social"
L’exécutif et la majorité suivent en tout cas avec la plus grande attention l’évolution de la situation sur le terrain. Et se gardent bien eux aussi de condamner des actions « sporadiques et spontanées ». « Le durcissement des conflits n’est pas acceptable mais s’explique par des raisons objectives », estime le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre. « Il faut avoir une marge de tolérance à l’égard de ces comportements extrêmes car la colère des salariés n’est pas illégitime », confie, de son côté, un haut responsable de la majorité.
Le contexte de crise économique, conjugué aux différentes révélations sur les avantages des patrons de grandes entreprises, justifient « la montée de l’angoisse et du sentiment d’injustice chez les salariés, analyse Dominique Paillé, porte-parole adjoint de l’UMP. Or, rien n’est pire que le sentiment d’injustice. C’est lui qui peut faire déraper les choses. » D’autant que les responsables de la majorité redoutent une instrumentalisation de ces actions par l’extrême gauche. « Quand on est face à un mouvement social organisé, on connaît, mais quand on est face à de la prise d’otages, des menaces physiques et de la casse, c’est autre chose. On est face à la colère et au désespoir et nous n’avons pas les outils pour gérer cela », s’inquiète Marie-Anne Montchamp, députée UMP du Val-de-Marne.
"Une question de morale"
Le chef de l’État, qui tente par ailleurs d’intervenir personnellement dans chaque dossier pour conjurer le sentiment de l’impuissance publique, a, en outre, confirmé la mise en place dès lundi prochain du Fonds d’investissement social réclamé par la CFDT pour faciliter la reconversion des salariés. « La meilleure réponse est que chaque salarié confronté à un plan social puisse avoir droit à un nouvel emploi, une formation ou un revenu », martèle Frédéric Lefebvre.
« L’effort qui a été fait par l’État est exceptionnel », reconnaît Pierre Méhaignerie, président de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, qui souhaite cependant « que l’on fasse davantage dans le prochain budget pour que les plus hautes rémunérations participent davantage à l’effort de solidarité », notamment pour financer le plan en faveur des jeunes que prépare le haut-commissaire aux solidarités actives, Martin Hirsch. « Nous avons fait ce qu’il fallait pour amortir la crise, confirme Marie-Anne Montchamp. Mais il faudra que nous soyons maintenant drôlement innovants si l’on veut répondre aux fragilités de notre tissu social, qui préexistaient avant la crise, tissu social qui est menacé aujourd’hui de rupture. »
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| Marie DANCER et Céline ROUDEN |
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