Cécile flash back
SEMAINE DU JEUDI 14 Septembre 2006
Affaire Stern
La meurtrière présumée du banquier français est-elle en train de sombrer dans la folie ? Ou bien simule-t-elle ? Enquête sur une affaire sous haute surveillance
De notre envoyé spécial à Genève, Olivier Toscer
La lourde grille en acier grenat s'est de nouveau refermée derrière elle. Le 4 septembre, la mort dans l'âme, Cécile Brossard, la meurtrière présumée du banquier Edouard Stern, a fait sa rentrée. En cellule. Nichée dans une petite forêt de la campagne genevoise, avec ses fenêtres sans barreaux la prison de Champ-Dollon n'a pas grand-chose à voir avec un quartier de haute sécurité d'Alcatraz. Mais la détenue la plus célèbre du canton de Genève, qui avait avoué, il y a un an et demi, avoir assassiné de quatre balles le maître de la haute finance au cours d'une partie sadomaso, supporte mal le régime carcéral. Même si elle dispose - privilège rare - d'une cellule individuelle dans cette prison surpeuplée, construite pour 270 détenus mais en accueillant près du double, l'ex-maîtresse du banquier déprime. Depuis janvier dernier, Cécile Brossard avait ainsi obtenu son transfert à l'hôpital de Belle-Idée, un établissement psychiatrique aux allures de résidence Relais & Châteaux installé dans un parc ombragé, à quelques kilomètres de la prison. Un séjour médical exceptionnellement long de huit mois. Habituellement, les détenus dépressifs ne passent qu'une quinzaine de jours dans les services de l'hôpital genevois, avant de réintégrer leur cellule.
Au bord du gouffre, l'ancienne favorite du banquier adepte des combinaisons en latex ? Certes, les indiscrétions qui filtrent des murs de Champ-Dollon la décrivent comme délirante. Un jour, elle réclame un matelas supplémentaire pour «Edouard». Un autre, elle refuse d'être extraite de sa cellule parce qu'elle est en pleine conversation avec le banquier assassiné. Selon ses avocats, Cécile B. traverse une sévère dépression, «avec des envies suicidaires récurrentes». Le portrait psychologique a l'avantage de cadrer avec sa ligne de défense : Cécile Brossard plaide en effet le crime passionnel, celui d'une amoureuse poussée à bout par un amant manipulateur. La préméditation, dictée par de sordides motifs financiers ? Ses avocats la rejettent. En années de prison, la différence de qualification est particulièrement lourde : de cinq ans maximum à la perpétuité.
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Prévu initialement pour la fin de l'année, le procès de l'affaire Stern ne se tiendra pas avant juin 2007. Les Suisses joueraient-ils la montre ? A Genève, on murmure qu'on ne veut pas se laisser déborder par une affaire hautement politique. Le mot d'ordre de la justice helvétique : il faut déminer le dossier. Le banquier n'a-t-il pas été impliqué dans certains contrats d'armement sensibles, n'était-il pas un intime de Nicolas Sarkozy mais aussi de Laurent Fabius ? «J'ai effectivement demandé au magistrat-instructeur d'entendre minutieusement tous les témoins que les avocats suggèrent de convoquer, même si cela demande du temps, reconnaît le procureur général de Genève, Daniel Zappelli. Je ne veux pas de surprise à l'audience...» Le juge Graber consacre donc une journée par semaine à sonder les méandres d'une histoire d'amour et de sexe hors norme entre l'ancienne vendeuse de cosmétiques qui se voulait artiste et le banquier extravagant, héritier d'une des plus grosses fortunes d'Europe. Mais dans la stricte intimité de son cabinet. Une discrétion facilitée par les avocats des deux parties.
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Peu après le début de l'enquête, les conseils de Cécile et ceux de la famille Stern ont en effet - dispositif exceptionnel - conclu un pacte de silence réciproque. Pas question de solliciter la presse. Un gentleman's agreement respecté à la lettre entre ténors du barreau genevois rompus aux affaires sensibles : Marc Bonnant, avocat des Stern, est aussi celui d'Alain Delon et de personnalités de la jet-set parisienne. Pascal Maurer et Bruno de Preux, les défenseurs de Cécile Brossard, sont des pénalistes plus habitués à défendre les tyrans déchus comme le Nigérian Abacha ou la famille du dictateur philippin Marcos que les meurtrières désargentées.
Amour, sexe, argent et pouvoir. Le dossier judiciaire doit se dérouler à huis clos. En catimini. Rien ne doit fuiter des prochaines auditions des autres maîtresses du flamboyant milliardaire et des compagnes de jeu du couple Stern-Brossard. Le bondage doit rester dans l'ombre. Mais également des documents sensibles, saisis dans les perquisitions, qui touchent à ses activités financières. Les avocats de Cécile Brossard cherchent d'ailleurs maintenant à faire interdire la publication d'un livre-enquête rédigé sur l'affaire par deux journalistes de « la Tribune de Genève »,Valérie Duby et Alain Jourdan. Et ce avant même d'en connaître le contenu. «Les auteurs n'étaient pas favorables à ma cliente dans leurs articles. Pourquoi le seraient-ils dans un livre? Ce n'est pas le moment d'aggraver sa santé mentale, souligne Me Bruno de Preux. Nous avons des raisons de croire qu'ils s'apprêtent à violer la présomption d'innocence de Cécile Brossard. Même si elle a admis avoir tiré sur Edouard Stern, elle a droit à un procès équitable.» Mais le plus tard possible...
Olivier Toscer
Le Nouvel Observateur