Bonne continuation !
Ouverture samedi du nouvel équipement culturel phare de la ville de Paris.
MATTHIEU ÉCOIFFIER et SIBYLLE VINCENDON
AFP PHOTO / MARTIN BUREAU (AFP)
Un mélange de Villa médicis et de squat berlinois ? Un passage couvert ? Une salle polyvalente ? Une maison d’édition ? Le Centquatre sera tout cela à la fois. «Un objet atypique», concède Christophe Girard, adjoint à la culture au maire de Paris. L’équipement qui ouvre ses portes ce samedi dans l’ancien bâtiment des pompes funèbres municipales est en tout cas l’investissement culturel le plus cher - 100 millions d’euros - de cette mandature. Et le plus novateur. Un ensemble de résidences artistiques et de lieux d’exposition sur 39 000 m2. «Le 104 rue d’Aubervilliers sera une formidable ruche pour les artistes du monde entier», proclamait Bertrand Delanoë pendant la campagne des municipales. Les deux directeurs, Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, n’ont plus qu’à en faire la démonstration.
Pépinière. Une gageure. Au Centquatre, qu’il convient d’écrire en toutes lettres «pour qu’on le prononce en lettres», explique Christophe Girard qui ne voudrait pas que les Anglo-Saxons rebaptisent l’endroit «one-o-four» par exemple, il y aura plus que de l’art. Une pépinière d’entreprises liées aux nouvelles technologies et à la création, des salles de diffusion, des espaces polyvalents, un restaurant, un café, une librairie, des commerces, des locaux associatifs… Et surtout une rue centrale, sorte de passage couvert évoquant les classiques parisiens du XIXe siècle avec son architecture verre et fer de 1873. Ce passage, ouvert toute la journée, est un des éléments clé pour que le Centquatre «ne soit pas un navire plaqué dans le quartier», comme le dit Christophe Girard.
Le quartier, justement, est l’autre pari. Ce XIXe arrondissement de Paris comporte 60 % de logements sociaux et les habitants y sont confrontés à la précarité. Peuvent-ils être partie prenante d’un tel projet ? La question a été omniprésente pendant les deux ans d’installation de l’établissement. Ses statuts prévoient qu’il doit employer 10 % de personnels engagés dans un parcours de formation ou de retour à l’emploi. 500 mètres carrés de locaux accueilleront les pratiques artistiques amateur avec de grandes salles louées deux euros l’heure. Une Maison des petits recevra les 0 à 5 ans, sur le modèle des Maisons vertes de Françoise Dolto. Et pendant le chantier, les deux directeurs ont fait visiter l’endroit à des centaines de riverains. Mais ce sont les artistes qui feront le plus gros travail d’approche, comme Nicolas Simarik qui collabore déjà depuis des semaines avec les habitants, l’école maternelle du 28, rue d’Aubervilliers et les élèves du lycée professionnel Hector Guimard rue Curial.
Autre gros questionnement, le financement. Le Centquatre roulera sur un budget assez costaud de 8 à 11 millions d’euros par an. Son statut initial d’Etablissement public industriel et commercial (Epic), transformé au 1er janvier prochain en Etablissement public de coopération culturelle (EPCC), fait qu’il doit assurer 30 % de recettes propres. C’est élevé. La location des espaces polyvalents et l’apport d’un club d’entreprises mécènes devraient aider.
Défi. N’empêche, le défi est sévère. Même si le Centquatre est moins cher que les grosses machines telles le Châtelet et le Théâtre de la Ville, dont la subvention annuelle dépasse les 10 millions d’euros. Dans les rangs de la majorité municipale, «il y a une certaine fébrilité, sur le mode : ça va coûter cher, comment on va faire pour payer tout ça ?», reconnaît un proche du maire de Paris. «La volonté affichée par Christophe Girard de faire du Centquatre un labo public-privé nous inquiète», dit Sylvain Garel, coprésident du groupe Vert au Conseil de Paris. Le climat budgétaire général est propice à ce type d’inquiétudes : les impôts locaux augmenteront de 9 % l’an prochain tandis que la baisse des transactions immobilières fera baisser la manne des droits de mutation.
Le 104 est désormais un lieu ouvert. Le nouveau lieu culturel de Paris a été inauguré samedi par Bertrand Delanoë. Le maire de la capitale a appelé les artistes à s'approprier ce lieu, au milieu d'un quartier populaire du 19e arrondissement. Les premiers visiteurs, venus en curieux, en amateurs ou en voisins, sont repartis enthousiastes... ou perplexes face à l'art contemporain.Il est ému, l'architecte. Deux ans d'un chantier colossal, plus de 100 millions d'euros de budget, des journées à arpenter les anciennes écuries en bottes, casque sur la tête dans le bruit des marteaux-piqueurs... Et enfin, avec plusieurs mois de retard, l'ouverture du 104, nouveau temple parisien de la culture. "Et voici la première maman avec une poussette", sourit Marc Iseppi, coréalisateur du lieu avec Jacques Pajot. Pour la première fois depuis des années, la foule arpente à nouveau les bâtiments des anciennes Pompes funèbres de Paris, qui comptaient 1400 salariés vers 1905. Une "usine à deuil" qui fut ensuite abandonnée à la fin des années 1990.
Même émotion chez Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, les deux directeurs du site: "Il y a au moins 2000 personnes dans les deux halles. Et ça marche quand il y a du monde!" Pas un nuage, donc, au-dessus des immenses verrières du 104, situées dans le 19e, près de Stalingrad. L'atmosphère était ensoleillée pour l'inauguration.
"C'est une poche d'oxygène pour la créativité "
Samedi matin, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a donc reçu la clé symbolique de ce nouvel établissement: "Une clé inutile puisque ce sera un endroit ouvert." Un vaste passage entre deux rues, où des dizaines d'artistes en résidence travailleront et accueilleront les visiteurs dans leurs ateliers. "Faites-en une oeuvre d'art! C'est un rêve qui se réalise et va se réinventer tous les jours", a ajouté le maire. Parmi les invités, des plasticiens, des photographes, des comédiens comme Evelyne Bouix et Pierre Arditi. L'acteur était enthousiaste: "C'est un pari cohérent que d'ouvrir un lieu comme celui-ci, en plein 19e. Les artistes doivent s'adresser à tout le monde, pas qu'à une élite en cachemire. Je viendrai ici faire des choses." Jean-Michel Ribes, le directeur du théâtre du Rond-Point, va y répéter avec Isabelle Carré. "C'est une poche d'oxygène pour la créativité. Paris était devenu une ville close, sans friche, au contraire de Shanghai ou Berlin."
"C'est beau ce qu'ils ont fait"
L'après-midi et la soirée, les grilles de l'entrée sont restées grandes ouvertes pour le public: Des familles, des étudiants en art, de jeunes Parisiens très "hype", et des habitants du quartier, comme le loueur de DVD de Stalingrad qui avait quitté sa boutique pour accompagner son fiston. "Par curiosité. C'est super-beau!" Plusieurs artistes déjà en résidence au 104 présentaient une oeuvre.
Dans un atelier plongé dans l'obscurité, les curieux pouvaient pénétrer dans une sculpture des deux frères Berger, un ensemble de néons lumineux où ils disparaissaient.. Plus loin, les gens patientaient devant une porte, où n'entrait qu'une seule personne à la fois. A l'intérieur... une cage, avec un lion, un vrai, qui tourne en rond. Une comédienne qui parle des sans-papiers. On sort avec une photo de soi devant la cage. Une jeune femme, son portrait à la main, se dit "perplexe, un peu dépitée". Pas facile, toujours, de comprendre le sens des oeuvres. Mais des médiateurs, des gilets jaune fluo sur le dos, jouaient les intermédiaires.
Samedi soir, concert du musicien britannique Tricky. Paul, 76 ans, et ses deux anciens camarades des Pompes funèbres n'y sont pas allés. Paul est très ému. "J'avais juré de plus y remettre les pieds. La dernière fois, c'était en 1993, un pot syndical. Tout le monde pleurait", raconte l'ex-employé, qui avait commencé dans ces lieux comme laveur de corbillards, avant de finir chef. "Mais c'est beau ce qu'ils ont fait. Je reviendrai avec ma femme." A 23 heures, les forces de police sont intervenues afin d'évacuer une partie du public du concert pour des raisons de sécurité. Quelques incidents ont eu
lieu lors de cette évacuation. La décision a été prise d'annuler la seconde partie du concert.
Le Centquatre, 104, rue d’Aubervilliers et 5, rue Curial, 75019. Entrée gratuite aujourd’hui de 14 h 30 à 2 heures. Rens. : 01 53 35 50 00 et www.104.fr.
