In " France Amérique "

Cédric Martigny/Opale
Pap Ndiaye
Publié le 06 février 2009
Historien français spécialiste des minorités et auteur du livre La condition noire , Pap Ndiaye trace des parallèles entre France et aux États-Unis. Entretien à Berkeley, où il a tenu conférence cette semaine.
En janvier 2007, l'institut Sofres publiait pour la première fois une étude qui s’intéressant à la minorité noire de France et vous avez avez fondé une partie de votre ouvrage sur ses résultats. À la différence des Etats-Unis, la France est généralement opposée à ce type de statistiques ethniques.
Pendant longtemps, une enquête liée à l'ethnie ou la race était moralement impensable en France. L'étude, mandatée par le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a été financée par la Fondation Ford, une organisation philanthropique américaine basée à New York, car personne en France ne voulait prendre le risque de donner des fonds pour un tel projet. (ndlr. il a coûté plus de 150 000 euros). Et les médias, de droite comme de gauche, ont, une fois l’étude parue, remis en cause sa légitimité.
Vous soutenez pourtant que ce type de statistiques est indispensable pour lutter contre les discriminations.
Oui, nous avons absolument besoin de chiffres pour que les politiciens puissent corriger objectivement les problèmes de discrimination. L'étude Sofres a montré que la minorité noire avait un niveau d'étude proportionnellement plus élevé que la moyenne, mais qu'elle occupait pourtant des postes inférieurs par rapport au degré d'éducation qu'elle avait. Lors d'un des entretiens que j'ai réalisés pour mon livre, un jeune m'a confié : « En France, nous avons les gardiens de nuit les plus diplômés du monde. » Aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, les politiques disposent depuis longtemps de données éthno-raciales.
Ces données éthno-raciales ont-elles réellement une influence sur les mesures prises par les pouvoirs publics américains en faveur des minorités ?
Il est vrai que les gouvernements ne sont pas forcés d'agir même s'ils disposent de chiffres. Aux États-Unis , le quart inférieur de la population afro-américaine est dans une situation bien plus dramatique qu'il y a 40 ans. La partie supérieure de la population afro-américaine a certes pleinement profité des progrès de « l'affirmative action » (ndlr, discrimination positive), mais le quart le plus pauvre a, lui, plongé en raison de la disparition des emplois dans l'industrie et l'abandon progressif des politiques publiques.
Et en France, les résultats de l'étude ont-ils poussé les pouvoirs publics à agir ?
Pas vraiment. La nomination de plusieurs ministres issus des migrations post-coloniales ne peut tenir lieu de politique. Ces nominations risquent de créer ce que les Américains appellent le « tokenism », c'est-à-dire l’inclusion des minorités dans les cercles de pouvoir, afin de donner l'illusion de la diversité. Des politiques de longue durée restent à mettre en place.
Quel type de politique recommanderiez-vous pour lutter contre les discriminations ?
Je soutiendrais tout d'abord des opérations d’analyse chiffrée des minorités, telles que le projet Sofres de 2007. Je renforcerais les sanctions envers les discriminations, qui sont faibles et globalement peu appliquées. Et je prendrais des mesures d'action positive –je n’aime pas le terme de « discrimination positive »- pour renforcer la diversité dans les lieux où elle n'existe pas. Aux Etats-Unis, « l'affirmative action » intervient dans trois domaines : l'entrée dans les universités, l'emploi dans la fonction publique et l'attribution de marchés aux entreprises. Le principe n'est pas d'établir des quotas, mais de considérer la diversité comme une bonne chose et de faire en sorte que les minorités soient mieux représentées.
Pensez vous qu'un Obama français soit possible ?
Il existe en France un véritable paradoxe : la plupart des Français disent qu'ils aimeraient avoir un Barack Obama pour président, mais il n'y a pour l'instant qu'un seul député noir dans tout l' Hexagone (ndlr, George Pau-Langevin, députée maire du XXème arrondissement). Avant qu'un président noir soit élu en France, il faudrait déjà qu'il y ait des maires, des députés et des sénateurs noirs. D'un point de vue historique, il y a eu une réelle régression dans la représentation politique des minorités : sous la IVème République, le président du Sénat, Gaston de Monnerveille était originaire de Cayenne. Aimé Césaire et Léopold Senghor siégeaient alors à l’Assemblé nationale. Avec la décolonisation, l'Assemblée s'est « blanchie » . La France a recommencé à se penser comme blanche au moment où les Etats-Unis se sont, eux, engagés dans la voie des droits civiques.
Vous écrivez à la fin de votre ouvrage, qu'un nouveau mouvement de « Négritude » (ndlr, courant littéraire et politique, créé après la Première guerre mondiale, rassemblant des écrivains noirs francophones) est en train de se former.
Oui, je pense qu'un mouvement a commencé à émerger dans les années 2000. La représentation de la minorité noire s'est détériorée ces 40 dernières années et la communauté a donc compris qu'elle avait un intérêt à s’unir pour se battre contre le racisme. Être noir, ce n'est ni une essence ni une biologie, mais une expérience commune, celle d'être désigné comme tel par les autres. En 2005, le Conseil Représentatif des Associations Noires a été créé pour faire entendre la voie de cette minorité. Il est né d'une initiative de la société civile et ne résulte d'aucun soutien politique. Je pense qu'il est important que les initiatives viennent de la base.
Quel type d'action le CRAN mène-t-il?
Dernièrement, le CRAN a mené une étude sur les contrôles de faciès, et les chiffres sortis n'étaient pas élogieux. En janvier dernier, le CRAN a fait beaucoup de bruit en embauchant un sosie d'Obama (lire l’article) pour dénoncer les contrôles de police au faciès, et est à présent en train de rédiger un protocole pour réguler les excès. Un des syndicats a accepté que les policiers justifient désormais leur contrôle par écrit. L'idée du CRAN n'est pas de dénoncer les policiers mais de trouver des solutions pragmatiques.
Informations pratiques
La Condition noire (2008, Calmann-Lévy).
Pap Ndiaye est également membre du conseil scientifique du CRAN (Conseil représentatif des associations noires).