Comme ça, ainsi, en passant.

Publié le par Balmoral

                                                                         Eut-on jeanneloviton1_000.1217578626.jpgvoulu prouver que la vérité des êtres se trouve davantage dans le roman que dans la biographie que l’on ne s’y serait pas pris autrement. Encore faut-il préciser que cette parution simultanée de deux livres évoquant la même personne relève pour une fois de la coïncidence. Mais quel parallèle inouïe et inattendu offre ainsi les hasards de la librairie ! La femme qui fait l’objet de tant d’attentions n’était pas une femme ordinaire. Née de père inconnu, reconnue à l’âge de 10 ans par un éditeur qui lui donna son nom, Jeanne Loviton (1903-1996) signait ses livres Jean Voilier. Ce ne sont pourtant pas ses romans Beauté raison majeure ni Jours de lumière qui lui valent aujourd’hui de se faire connaître, bien qu’elle voulut tant être tenue pour une femme de lettres. Ni sa qualité de jeune avocate au cabinet de Maurice Garçon ou d’épouse de Pierre « L’Homme à l’Hispano » Frondaie. Ni même son activité d’éditrice à la tête des « Cours de Droit », de Domat-Montchrestien ou de Denoël. Elle fut une amante irrésistible si l’on en croit les souvenirs de celles et ceux qui l’approchèrent. Sensualité du regard, grâce du sourire, savoir-faire du corps. Une authentique séductrice. Il y en eut d’autres. Sauf que celle-ci savait choisir ses amants : Jean Giraudoux, Saint-John Perse, Curzio Malaparte, Robert Denoël, Paul Valéry, Emile Henriot… Son tableau de chasse ressemblait au sommaire de la NRF. C’était connu de leur monde ; et si l’on ignorait parfois où elle s’habillait, on savait toujours où elle se déshabillait. Une telle fréquentation annonce une correspondance érotique de qualité ; les marchands d’autographes de la rive droite et les fonds littéraires américains le confirment. On conçoit qu’en scrupuleuse biographe, Célia Bertin ait préféré intituler son livre Portrait d’une femme romanesque (310 pages, 22 euros, éditions de Fallois). Cela permet bien des licences dans le récit comme dans l’interprétation, des analyses assez subjectives et la mise en scène de l’auteur même. Il ne s’agit pas moins d’une enquête rigoureuse sur une femme dont l’habileté manoeuvrière le disputait à l’intelligence (et je puis témoigner qu’au soir de sa vie, tout en évoquant en privé le charme de Gaston Gallimard ou la détermination de Robert Denoël, elle ne désirait rien tant qu’être désirée). valery.1217579269.jpgLes hommes, surtout les grands hommes de lettres, elle les avait aimés l’un après l’autre ou simultanément sans jamais cesser d’aimer des femmes, l’une d’elles notamment, Yvonne Dornès. Difficile de ne pas y voir une forme de donjuanisme. L’oeil de Célia Bertin fouille dans tous les recoins et ne laisse rien dans l’ombre, même si l’assassinat de Robert Denoël à la Libération en pleine rue dans les bras de son héroïne demeure un mystère, tout comme l’amour fou que lui portait Paul Valéry (et que Michel Jarrety évoque dans une trentaine de pages dans la somme qu’il vient de consacrer au poète chez Fayard).  

       On referme ce portrait avec le sentiment d’avoir rencontré une femme véritablement romanesque sans avoir percé son secret à supposer qu’il présentât quelque intérêt. Célia Bertin nous apprend à la dernière page de son livre que de jeunes amis venaient la distraire de sa solitude à la fin de sa vie. Elle cite Jean Chalon et Jean Clausel. Or ce dernier vient de publier Cherche mère désespérément(329 pages, éditions du Rocher)  un « roman » qui sert d’écrin à une merveilleuse galerie de portraits enchâssés dans sept nouvelles imbriquées les unes aux autres. Que des portraits de femmes qui rivalisent de finesse avec ceux de Pietro Citati. Elles ont en commun d’avoir exercé une fascination durable sur l’auteur, ces personnes de rencontre à travers lesquelles il poursuit l’image toujours fuyante de sa mère. Une mendiante indienne, une princesse new yorkaise, une mamma italienne, une concierge portugaise, une cantatrice, clausel1.1217579043.jpgune comète d’argent, une égérie… Parfois, c’est délicieusement mondain, tout ce petit monde néo-proustien observé avec ce qu’il faut de légère cruauté et une certaine passion généalogique, même si l’auteur n’est jamais dupe des amitiés feintes de « ce cirque vide ».Il abhorre les snobs et les cuistres, et préfère croquer le poète François Cheng glissant à table à l’ambassadrice Nour, exquise lumière syrienne : « Je ne doute pas que, s’il vous eût connue, ce ne sont pas la comtesse de Chevigné ou la comtesse Greffulhe qui eussent inspiré à Marcel Proust la duchesse de Guermantes ». Toute évocation ayant partie liée avec le doux poison de la nostalgie, celles-ci ont le parfum de la mélancolie en ce qu’elle a de plus solitaire. Et voici que soudain apparaît dès l’incipit d’un nouveau chapitre une certaine « Madame V. ». Elle, à n’en pas douter, l’égérie, Jean Voilier, en son appartement de l’avenue Montaigne dont un valet pondichéryen était le petit chambellan. Jean Clausel se remémore sa voix (« un contralto profondément émouvant » selon Valéry), son esprit à la lucidité imparable, ses mots à elle. Quelques noms s’ajoutent à la liste de ses soupirants, on voit passer Antoine Pinay et d’autres. Sous la plume de Jean Clausel, le tremblé, une certaine tendresse, un bouquet d’émotions révèlent des traces de ces femmes remarquables que jamais un biographe bardé de preuves ne parviendra à ressusciter. 

(”Portrait de Jean Voilier” et ”Paul Valéry et Jean Voilier au château de Béduer, 1945″, collection Mireille Fellous-Loviton, D.R., “Jean Clausel réincarné en Pierre Loti” photo passou) 

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Publié dans revue de presse

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